Les premières mentions écrites datent du 19ᵉ siècle dans le livre de cuisine Siuijeonseo, où le plat apparaît sous une orthographe archaïque et désigne des gâteaux de riz cuits/sautés avec sauce soja et accompagnements. Il s’agit alors d’un plat de cour appelé gungjung tteokbokki (« tteokbokki du palais »), sans piment, préparé avec des gâteaux de riz (garae‑tteok), légumes, parfois bœuf, dans une sauce brune à base de soja, un peu dans l’esprit du japchae.
Au début du 20ᵉ siècle, avec la modernisation de la Corée et le déclin du système royal, la version soja quitte peu à peu la seule sphère aristocratique pour entrer dans les foyers, les ingrédients chers (viande de qualité, abondance de légumes) étant souvent simplifiés pour l’adapter aux classes moyennes. Le tteok, aliment de base pour fêtes et célébrations, sert alors de support à un plat plus « quotidien » : on garde l’idée de gâteaux de riz sautés, mais dans des versions plus simples, parfois proches d’un ragoût ou d’un hot‑pot (tteok‑jeongol). Le tournant majeur arrive après la guerre de Corée (1950‑1953), dans un contexte de pénurie et de reconstruction, lorsque la pâte de piment rouge gochujang, devenue plus accessible, est utilisée comme base de sauce.
La légende la plus souvent citée attribue la création du tteokbokki épicé moderne à Ma Bok‑rim, une vendeuse de rue de Séoul (quartier de Sindang‑dong), qui aurait par accident fait tomber des tteok dans de la sauce gochujang ; le résultat ayant plu, elle commence à le vendre, et le plat se répand rapidement. À partir des années 1960‑1970, le tteokbokki devient un incontournable des pojangmacha (stands de rue) : peu coûteux, facile à produire en quantité, nourrissant et surtout très réconfortant les soirs d’hiver. La rue Sindang‑dong à Séoul se spécialise dans ce plat et gagne le surnom de « rue du tteokbokki », avec une concentration de restaurants et d’échoppes qui perpétuent la recette de Ma Bok‑rim, au point d’en faire une attraction touristique et un lieu de pèlerinage gastronomique.
À côté de la version classique au gochujang et au bouillon d’anchois, apparaissent des déclinaisons : cheese tteokbokki, seafood tteokbokki, carbonara / rosé tteokbokki, ou encore des versions noires à la sauce de soja fermentée (jajang tteokbokki), qui mêlent influences occidentales et coréennes. Avec les dramas, les vlogs coréens et les réseaux sociaux, le plat devient une icône de la culture pop culinaire souvent associé en-cas après les cours et aux soirées entre amis. Il est donc aujourd’hui perçu en Corée comme un plat « doudou » intergénérationnel et un produit phare des cours de cuisine pour touristes.
Dans l’imaginaire coréen, le tteokbokki fait partie de ces plats nationaux symbolisant autant la continuité (historique) que la résilience (durant la pénurie), ce qui en fait aujourd’hui un marqueur fort de l’histoire récente du pays.
